La pédagogie de l’alternance des Maisons familiales rurales en pratique

« Je travaille au sein du mouvement des MFR » : les visages interrogatifs de mes interlocuteurs suite  à cet énoncé ne laissent rarement place au doute,  les « Maisons Familiales Rurales » sont encore méconnues en France. Elles accueillent pourtant  chaque année  plus de 70 000 apprenants, inscrits sous des statuts variés, dont 50 000 en alternance sous statut scolaire de l’enseignement agricole (entrée possible dès la classe de 4ème).

Les MFR ont essaimé dans le monde entier leur pratique pédagogique innovante, et ce depuis plus de 70 ans. L’alternance, à la mode aujourd’hui, est la pierre angulaire de cette pédagogie, que je vous invite à découvrir à travers un exemple pratique.

 Le Plan d’Etude : un outil spécifique à la pédagogie par alternance

 Les fondements théoriques

Les fondateurs de la pédagogie par alternance des MFR ont très tôt mesuré l’importance de la trace écrite et du lien à établir nécessairement entre les périodes de stage en entreprise et les périodes de formation « scolaires ». De 1946 à 1950, André DUFFAURE, formateur et futur directeur de l’UNMFREO (Union Nationale des Maisons Familiales Rurales d’Education et d’Orientation), mène ses essais pédagogiques et met en place les « cahiers d’exploitation familiale »[1], dans lesquels l’expérience professionnelle devient première, la formation à la MFR devant s’adapter aux besoins du terrain. Dans ce cahier, le stagiaire note ses observations, guidé dans son questionnement par un « Plan d’étude » qui organise ses recherches d’informations. Une fois ces notes rassemblées et mises au propre, elles sont « mises en commun » au retour à la MFR, discutées et prises en compte dans les apports techniques et généraux du formateur. Cet exercice d’écriture particulier permet donc toujours selon André DUFFAURE de participer à « la fonction polémique de l’éducation scolaire par rapport à l’éducation de la vie ».

En pratique

Ce plan d’étude est encore aujourd’hui la pierre angulaire de la pédagogie par alternance en MFR. En effet, cet aller retour permanent entre l’école et l’entreprise est toujours le moteur du questionnement et de la motivation des jeunes. Ainsi, avant de partir en stage, un thème d’étude est préparé en classe avec les jeunes, autour de la construction en commun d’un plan d’étude, un questionnaire dont l’élaboration est présentée sur le site officiel des MFR :

« Elle est effectuée par les élèves eux-mêmes en fin de semaine à la Maison Familiale pendant environ deux heures. Le moniteur est l’animateur du groupe et structure les expressions au tableau pour en dégager des parties bien distinctes. Ceci fait, un travail par sous-groupe sur chacune des parties peut permettre une expression plus large de chacun. Dans ce cas, les questions des sous-groupes sont ensuite proposées, discutées et validées par l’ensemble de la classe. Le document final est rédigé par le moniteur en reprenant les mots utilisés, puis remis à l’ensemble du groupe. »[2]

 

Ces questions sont vraiment les leurs, ce qui renforce l’adhésion du groupe à cet exercice, et nécessite de la part du formateur une grande capacité d’adaptation. Pour répondre à ces questions, ils devront solliciter leur famille ou leur maître de stage. Le moniteur demande aux jeunes d’illustrer leurs recherches dans la mesure du possible (documents, illustrations…). Lors de cette séquence pédagogique, il se positionne en animateur (ou médiateur) : il distribue la parole pour que chacun s’écoute, aide les jeunes à regrouper leurs idées par thème… Il n’est pas, à ce moment-là, dans la transmission mais au contraire dans l’écoute de leurs questionnements.

Au retour à la MFR, une correction individuelle de leur travail, sous la forme d’un entretien avec un formateur, permet de faire le point sur les réponses aux questions posées (évaluées sur un tiers des points). Une copie au propre de leur travail corrigé est ensuite demandée, qui sera évaluée également. Une mise en commun en groupe entier est ensuite effectuée par le formateur responsable du thème (différent à chaque session), donnant lieu à d’éventuels débats ou à des apports théoriques. Pour clore le thème, une visite en entreprise ou une intervention de professionnel est programmée.

L’ensemble des thèmes d’étude est bien entendu défini à l’avance pour chaque classe dans un plan de formation, pour des raisons pédagogiques évidentes (progression et transversalité des thèmes), mais également pour des raisons pratiques (programmation des interventions ou des visites).

Un exemple de thème que j’ai mené dans le passé : « La Petite Enfance »

En première année de BEPA « Services Aux Personnes » (remplacé par le nouveau Bac Pro SAPAT « Services Aux Personnes et Aux Territoires »), le premier thème était souvent celui de la petite enfance. Dans un premier temps les jeunes élaborent eux-mêmes leur questionnaire, point de départ de notre travail. Les jeunes profitent donc de leur terrain de stage (le premier trimestre est consacré aux stages petite enfance : crèche, halte-garderie ou école maternelle) pour répondre aux questions posées en classe. A leur retour, ils sont évalués sur leur travail puis une mise en commun est faite : c’est un temps collectif qui permet de valoriser le travail individuel. Chaque jeune peut apporter des éléments de réponse supplémentaires obtenus via des recherches internet ou l’entretien avec un maitre de stage ou encore un parent.

Pendant les deux semaines de présence à la Maison Familiale, les formateurs travaillent le plus possible en transversalité : les thèmes sont posés dans notre Plan de formation avant la rentrée des élèves ce qui permet à chacun de prévoir sa progression pédagogique. Par exemple, dans le module « Connaissance des structures », les jeunes travaillent sur les modes de garde des jeunes enfants; en « Connaissances des publics », ils voient le développement psychomoteur de l’enfant; en « Alimentation », nous abordons la diversification alimentaire et en « Confort et bien-être des personnes », module de mise en situation pratique, nous réalisons la préparation et la stérilisation du biberon.

Pour clore le thème, j’organisais par exemple une visite dans une crèche/halte-garderie parentale. Cela permet la rencontre avec des professionnels de formation différente (Auxiliaire de Puériculture, Éducatrice de jeunes Enfants) mais également de voir concrètement les règles de sécurité (poignées en hauteur, anti pince doigt aux portes…) et d’hygiène exigées (sur-chaussures imposées, contrôle des températures pour la livraison des repas en liaison chaude…). La présidente de l’association évoque d’autres points non moins importants : la discrétion professionnelle, l’implication des parents en structure parentale, la vaccination des enfants, la tenue vestimentaire des professionnelles (et donc des stagiaires qu’elle accueille)… Les jeunes peuvent librement poser leurs questions pour compléter leurs connaissances sur ce thème.

En l’espace de six semaines au total, les jeunes ont donc acquis un certain nombre de connaissances sur la petite enfance, ce qui représentait une partie importante du référentiel BEPA.

L’alternance n’est donc pas « une formation au rabais », comme on l’entend si souvent, mais un lieu de réconciliation possible entre l’école et le milieu professionnel. La pédagogie de l’alternance privilégie la mise en commun des expériences et la réflexion à partir du vécu en stage.

Il n’y a pas la formation théorique d’un côté et la formation pratique de l’autre. Le moniteur répond aux questions concrètes au retour du stage, et intègre ces questionnements liés au thème d’étude du moment dans son cours. Ce va-et-vient pédagogique permanent permet de cultiver la curiosité chez les jeunes mais demande de la part du « moniteur MFR » une capacité d’improvisation et d’adaptation importante. L’acquisition de compétences transposables est bien l’enjeu essentiel de la formation en MFR, sans pour autant délaisser les connaissances, acquises « naturellement » puisque celles-ci sont inscrites dans un projet global.

Je vous propose de jeter un oeil aux plus-values pédagogiques de l’alternance selon Philippe MAUBANT[1] . Il utilise ces mots clés qui résument assez bien ma pratique :

¨ Alternance cognitive (par le recours à différents modes cognitifs)

¨ Représentations (par la diversité des intervenants)

¨ Obstacles (par la mise en place proposée de différentes stratégies pour un même obstacle)

¨ Tâches (par la transposition, la décomposition des tâches du monde du travail vers l’école)

¨ Solutions (par l’encouragement à trouver des solutions à travers différentes stratégies)

¨ Métacognition (par la favorisation du récit de l’activité effectuée, la reconnaissance des stratégies utilisées)


[1]    MAUBANT Philippe.  L’alternance. In Cahiers Pédagogiques, janvier 1994, n°320, 63 p.

Pour aller plus loin :

Pédagogie de l’alternance :

La pédagogie de l’alternance dans les Maison Familiales Rurales

Ce que l’alternance n’est pas, ce qu’elle devrait être

Les enjeux du temps de l’alternance

L’alternance doit être conçue comme un dispositif éducatif qui génére du dynamisme économique et humain

Les 6 paradoxes de la formation par alternance

L’alternance est-elle la solution magique ?

Les 10 commandements de l’alternance

L’alternance : un processus de rupture

La pédagogie de l’alternance dans les Maisons Familiales Rurales – Revue Eduquer

Une pragmatique de l’alternance – Revue Eduquer

L’école de l’alternance – André Geay

Alternance – Philippe Meirieu

Guide Pratique L’Etudiant – Réussir autrement sa formation dans les Maisons Familiales Rurales

Histoire de l’alternance :

Histoire de la formation alternée sous statut scolaire

Dictionnaire raisonné de l’apprentissage : téléchargement


[1]    DUFFAURE André. Une méthode active d’apprentissage agricole : le cahier d’exploitation familiales. EAM, 1955. 247 p. (Préf. Roger Cousinet)

[2]    Site internet officiel de l’Union Nationale des Maisons Familiales Rurales. [En ligne]. Disponible sur :  http://www.mfr.fr/education-pedagogie/Documents/utilisation-sejour-en-stage.pdf

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