La visite de stage : c’est aussi une question de représentation…

Les visites de stage sont essentielles dans la pédagogie de l’alternance des Maisons familiales rurales. Je « réactive » ici un billet sur ce sujet, publié le 21 novembre 2010 sur mon blog présentant ma pratique de moniteur à la MFR de Goven :

Nous venons de vivre, il y a peu, notre semaine de « visites de stage » :

Les rendez-vous empilés dans leurs plannings, les moniteurs de la MFR de Goven ont donc sillonné la région (le mot n’est pas trop fort) de Saint-Malo à Redon, et de Dinan aux frontières de la Mayenne … ! Quelques centaines de kilomètres pus tard, le constat est le même chaque année : nos stagiaires sont formidables ! Certes, quelques bémols parsèment cette belle partition, liés le plus souvent à des problèmes de communication ou à un choix de stage inadapté, mais dans l’ensemble nous sommes toujours épatés par l’entrain et les compétences développées par nos jeunes stagiaires. Nous avons donc enregistré consciencieusement les éloges des professionnels et tenté de garder dans nos mémoires les sourires et autres marques de fierté esquissés ici ou là… pour les retranscrire le plus fidèlement possible aux partenaires de la formation (collègues et parents). Nous disposons bien entendu pour cela de marqueurs d’observation professionnels (grilles d’entretien notamment) pour être le plus précis possible et relever les points d’amélioration toujours existants. Les observations de stage sont toujours basées aussi bien sur le savoir être que sur le savoir faire, les stagiaires n’étant jamais en situation de simple observateur mais bel et bien au travail.

Quelques remarques de maîtres de stage, captées « à la volée »‘ :

Au sujet de Mr G., 3ème par alternance, 15 ans, en boulangerie : « Pour ce qui est du boulot, pas de problème, il est volontaire, il suit le rythme, mais par contre va falloir qu’il révise ses tables de multiplication ! » – Le formateur de maths que je suis jubile : « tu vois, qu’est ce que je te disais ! » –  Oui mais voilà, quand c’est au travail qu’on le vit… ça n’a pas le même poids qu’en salle de cours…

Au sujet de Mlle M., 14  ans, 4ème par alternance, en vente : « je n’ai jamais vu ça, elle est plus efficace que nos intérimaires, elle a tout pigé » – Sourire radieux de la jeune fille, qui vit là son premier stage long (8 semaines) et découvre à cette occasion le monde du travail…

Le travail des jeunes ainsi valorisé entraîne la valorisation non pas seulement du jeune lui-même mais de la valeur travail !

Se représenter le stage…

Le titre de mon article évoque volontairement la notion de représentation, dans son sens philosophique. Sans nécessairement revenir au jeu d’ombres du Mythe de la Caverne de Platon, il est clair que lors de ces visites de stage, les trois interlocuteurs du bilan de stage fonctionnent sur des représentations qu’il convient de démasquer dans le détail.

Pour le maître de stage, qui ne connaît pas toujours les MFR, le formateur représente tout simplement « l’école », avec tous ses décalages par rapport à la vie qu’il mène au quotidien, et parfois ses « paperasses » qui lui font perdre du temps.

Pour le moniteur, le maître de stage est « un patron » qui peut avoir des visages très différents d’une heure à l’autre, je m’explique : on dialogue avec empathie avec un carrossier automobile à 10h au sein de son atelier (« ah oui, vous démontez le pare choc entièrement dans ce cas… »), pour se retrouver par exemple assis en tailleur dans une crèche parentale à 11h, entouré d’une nuée d’enfants interrogatifs  (« t’es qui toi ? »).

Pour le jeune, il se demande souvent comment se représenter lui-même : ni  salarié, ni simple visiteur, mais acteur de l’entreprise à temps plein quand même. Les clients du magasin, les résidents de la maison de retraite ou les élèves de la maternelle ne s’embarrassent pas de ces problèmes sémantiques : pour eux (surtout quand le stage se passe bien) ce sont des professionnels comme les autres ! Ce jour-là, le moniteur chargé de la visite le verra « autrement » également et, une fois n’est pas coutume, il lui serrera la main, comme à son patron (c’est plus difficile de le faire à 25 élèves à l’entrée de la classe le matin !)

Pour compléter ce tableau, nous sommes nous-mêmes lors de ces visites les  « VRP » de notre établissement ! Nous représentons notre école et devons à ce titre donner « une bonne image » de celle-ci. Je souris ici en pensant à mes recherches antérieures réalisées sur le « look des formateurs », portant notamment sur les représentations sociales véhiculées par le look. Mais c’est un autre débat.

L’entretien lui-même, réunissant le jeune, son maître de stage et le moniteur est « mis en scène » de façon très différente d’un lieu à l’autre, mettant l’accent ici sur la qualité de l’entreprise (rdv debout au milieu du stock, avec de multiples explications sur la circulation des chariots élévateurs) ou là sur sa hiérarchisation (rdv devant un immense bureau directorial, le patron bien installé dans son large fauteuil en cuir, et le jeune et moi en face, assis côte à côte sur de simples chaises un peu basses… histoire de mettre à l’aise). Le principal étant quand même que le jeune assiste à cette séance : il faut parfois le rappeler…

Pour « démonter » l’ensemble de ses représentations et obtenir une communication débarrassée de ces a priori lors de ces bilans, il est donc nécessaire d’en avoir conscience et d’user de beaucoup d’empathie, tout en restant centré sur les observations de type professionnel liées au stage : les objectifs ont-ils été atteints ? Les maîtres de stage sont dans leur grande majorité totalement investis dans le suivi des stagiaires et certains mettent également en place leur propre outil de suivi du stage. Il est donc important qu’en retour nous nous montrions intéressés, au même titre que les stagiaires, par l’activité de l’entreprise ou de l’établissement. Il faut donc se montrer curieux lors des visites, tout en restant « pro » et centré sur le stagiaire.

Un autre moyen de faire « tomber » les éventuelles barrières est le simple coup de fil en cours de stage, même quand tout va bien, histoire de montrer qu’on est là… Il faut juste se donner le temps. Mais j’y reviendrai plus loin.

« La semaine de visites de stage » telle que nous la pratiquons deux fois par an à Goven comme dans plusieurs MFR comporte des avantages organisationnels certains : visites groupées donc économiques en temps et en argent, « épluchage » systématique des listes de stagiaires (pas un ne passe à la trappe !), mobilisation de l’équipe sur un temps fort. Mais elle présente également des inconvénients : les visites par secteur géographique ne permettent pas forcément aux tuteurs de rapports de stage ou aux responsables de classe de visiter leurs élèves, la limitation des visites à deux semaines dans l’année est une figure imposée réductrice du temps de l’alternance.

Ce dernier point me semble particulièrement problématique dans le sens où il renforce une forme de « détachement » entre le temps « scolaire » et le temps de stage. Ce découpage comporte donc le risque que la problématique du stage (et de sa visite) ne soit cantonnée qu’à ces deux semaines dans l’année.

Une expérience d’organisation différente, dans une MFR des Vosges, m’a permis de vivre la visite de stage distillée tout au long de l’année, soumise aux aléas du planning du moniteur. La contrainte d’organisation était évidemment forte, puisque c’était au moniteur de planifier ses visites éventuelles chaque semaine. Avec la contrainte de voir tel ou tel moniteur s’absenter dans la journée, ce qui peut donner un peu le sentiment que « chacun se croise »… Par contre, le stage est du coup omniprésent, la piqûre de rappel de la visite de stage est là chaque semaine pour nous évoquer le coeur de notre métier : l’alternance.

Dans le cas de nos visites groupées, il faut donc éviter un fractionnement trop important de nos activités dont il résulterait une vision « schizophrène » du métier de moniteur (le moniteur qui fait cours et sa double personnalité : le moniteur qui visite les stages), calquée sur cette simple succession que l’alternance ne doit pas être : un jeune en stage et son double : un jeune qui suit des cours).

Il faut donc que le stage « infuse », ou plutôt « percole »  au quotidien dans la formation (pour prendre l’image de la réaction du café au contact de l’eau dans le filtre). Coups de fils au maître de stage quand tout va bien (car quand il appelle, lui, c’est souvent que ça va mal), invitations des maîtres de stage à la MFR (forums des métiers, interventions…), animations de plans d’étude et visites d’entreprises avec les jeunes, échanges autour des stages au moment de l’accueil du lundi matin… Bref, l’ensemble de notre attirail pédagoqique et relationnel au sein de notre territoire, spécifique aux Maisons Familiales Rurales.

Je surfe donc sur ces fameuses visites pour finir l’année en beauté, avec des troupes bien motivées par la bonne impression qu’ils ont laissée en stage.

Ensuite, je vais laisser « percoler » tranquillement, en attendant ma piqûre de rappel, dans quelques mois…

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