Un enjeu de la formation par alternance : la maîtrise des temps

De l’observation du soleil et de la lune il y a des milliers d’années, à la lecture de l’heure sur un téléphone portable, l’Homme a toujours eu conscience du temps qui s’écoule et qui rythme sa vie. En formation aussi, il convient donc de prendre en compte notre propre fonctionnement cyclique, et d’envisager les liens pouvant exister entre la maîtrise des temps vécus par les jeunes et leur capacité de projection dans leur avenir proche ou lointain.

La gestion des temps libres et des temps imposés au niveau professionnel constitue déjà pour les adultes un enjeu qui nécessite le recours à des outils leur permettant de mieux se repérer dans le temps : agendas, pense-bêtes, alarmes… Chacun a donc déjà pu, à différents niveaux, éprouver des difficultés à s’approprier le temps.

Qu’en est-il de la perception et de la maîtrise du temps par les jeunes inscrits en formation par alternance ?

L’alternance : imposée ou naturelle ?

De façon général, il me semble que les adolescents ont un rapport au temps différent de celui des adultes. Ils ont parfois des difficultés à « prendre leur temps », et à apprécier des temps libres, sans activités. Certains se disent angoissés par les temps « vides », le silence qui leur renvoie de l’angoisse, de la peur. Etre dans le temps présent et non dans la perspective de son avenir est une des caractéristiques des adolescents.

« Le temps libre ne représente pas de valeur d’usage. C’est trop souvent du temps qui s’écoule dans la passivité, se perd dans l’inexistence, du temps lourd chargé d’ennui, du temps à tuer » a écrit G.PINEAU.

Prendre conscience que nous sommes tous, en tant qu’être vivant, cycliques, animés par un rythme qui nous permet de vivre tout simplement, c’est aussi prendre conscience que la pédagogie des Maisons Familiales Rurales n’est pas du tout étrangère au fonctionnement global des êtres vivants. Par contre, cela n’empêche en rien que pour de nouveaux arrivants en MFR, l’alternance imposée des temps de formation et de stage soit un fonctionnement parfaitement nouveau et difficile à intégrer. Pour cette raison, pour que notre pédagogie de l’alternance soit bénéfique à chaque élève le plus rapidement possible, il faut les aider à s’approprier ces nouveaux temps.

 S’organiser

Concrètement, le manque de maîtrise du temps se manifeste par le fait que les jeunes ont du mal à répartir leur travail d’alternance sur les quinze jours disponibles et qu’ils réalisent souvent leur travail le dernier week-end avant leur retour à la MFR. De ce fait, tout n’est pas réalisé ou par manque de temps « mal » réalisé.

 Se projeter

Les jeunes ont des difficultés à s’imaginer dans quelques temps dans une autre situation que celle où ils se trouvent actuellement. C’est un point commun à l’ensemble des adolescents de leur âge. Cependant, pour les jeunes inscrits dans un système de formation par alternance, la capacité à se projeter est un atout car elle permet au jeune de se « voir » dans son prochain stage par exemple, de s’imaginer dans ce nouveau lieu.

Cette notion d’espace très liée à celle du temps justifie selon moi les projets amenant à sortir les jeunes de leur cadre habituel, à l’occasion de voyages par exemple. Le voyage d’étude n’est bien évidemment qu’un support parmi d’autres. En effet, plusieurs pistes sont possibles pour travailler la maîtrise du temps avec les jeunes. Il faut simplement un support concret, les mettant en action, et réalisable dans l’année scolaire pour avoir un « délai de projection » raisonnable. On peut les faire travailler de façon collective tout en permettant à chacun de faire son propre voyage intérieur c’est-à-dire de réfléchir à sa propre façon de travailler ses cours, de rechercher son stage, d’occuper son temps libre, ses temps « vides »…

Maîtriser le temps nécessaire à l’élaboration des choses

Il est intéressant de constater que les jeunes, généralement, n’ont pas conscience du temps nécessaire pour voir aboutir un projet ou une démarche. Par exemple, la recherche de stage pour le troisième trimestre :

– Premièrement, ce stage leur paraît très loin (sept ou huit mois est un temps très long pour un adolescent).

– Deuxièmement, les jeunes n’ont pas conscience des étapes intermédiaires et du temps nécessaire à l’enchaînement de ces étapes successives.

Leur jeune âge ne leur a pas permis encore de se confronter à des situations d’attente, de délais imposés comme celles auxquelles ils sont confrontés lors de leur recherche de stage. Cette difficulté à maîtriser le temps nécessaire à l’élaboration des choses découle de leur difficulté à se projeter. Ils n’imaginent pas la succession d’étapes nécessaires à la finalisation d’un projet. Par conséquent, ils ne sont pas rares à attendre la dernière quinzaine à la MFR pour rechercher « réellement » leur stage pour la prochaine session.

L’alternance des temps : l’essence même de la pédagogie des Maisons Familiales Rurales

« L’alternance est un temps plein de formation. Cela signifie que l’adolescent s’éduque de façon totale à la fois grâce à la continuité et aux liaisons entre les périodes dans la vie et à la Maison Familiale et par la discontinuité des activités qu’elle permet, aux ruptures mêmes de ces activités qui créent l’interrogation ».

Cette « discontinuité d’activités dans un temps plein de formation » peut s’observer sur un mois de formation par exemple, où le jeune vivra (sur un rythme qui peut différer d’une Maison Familiale à l’autre), généralement 15 jours de formation théorique à la Maison Familiale et 15 jours d’observation et d’application pratique en entreprise. Cette base sur laquelle s’appuie la pédagogie des MFR nécessite à elle seule un temps d’adaptation pour le jeune qui découvre pour la première fois ce système.

En plus de cette alternance « MFR – entreprise », le jeune est également soumis à une rythmicité imposée au sein même de la Maison Familiale. Il connaissait avant, dans son collège, un fonctionnement basé sur l’heure de cours. A ce sujet, HUSTI A. écrit :

« L’emploi du temps est devenu un stéréotype : des générations ont connu la même grille de découpage horaire ; professeurs, élèves, parents l’ont profondément intériorisée. Cette structure bureaucratique reste étonnamment immuable alors que change continuellement les programmes, les examens, etc. La raison en est très profonde : la méthode d’enseignement pratiqué dans ce cadre temporel reste conservée dans ses principes essentiels. L’expression « l’heure de cours » indique en même temps la durée et la méthode de la théorie d’apprentissage dont elle est l’unité de base. Ainsi la durée unique de « l’heure de cours » comme signifiant pérennise la pratique inexorable du cours et empêche donc de rompre avec ce modèle : elle freine tout essai de pédagogie différenciée ».

Le jeune découvrant pour la première année le fonctionnement des Maisons Familiales vit à présent des séquences de cours de 2 heures en général. Au formateur ensuite de s’approprier ces séquences imposées et de s’adapter au comportement de chaque classe en étant souple dans la maîtrise de ces temps : cela peut passer par une application de la théorie sous forme d’exercice ou de travail de groupe, par des recherches personnelles permettant l’utilisation de multiples supports (article de revue spécialisée ou de presse, encyclopédie, Internet, vidéo …).

La formation alternée c’est l’alternance de différents temps

Les « temps adulte », « temps adolescent », « temps action » et « temps réflexion » que j’évoque ci-dessous font partie d’une typologie que j’ai moi-même définie. Elle est le fruit de mes observations et réflexions de terrain. Elle n’a pour but que de m’aider à hiérarchiser mes idées pour mieux vous les transmettre.

L’alternance de « temps-adulte » et de « temps-adolescents »

Maîtriser sa formation par alternance et se l’approprier c’est aussi pour nos jeunes le fait d’alterner des « temps adultes » et des « temps adolescents ». En effet, lorsqu’ils sont sur le terrain professionnel, ils sont immergés dans un monde d’adultes avec un langage spécifique, des règles de fonctionnement en lien avec le monde de l’entreprise, des horaires décalés similaires à ceux des professionnels et des exigences aussi parfois de rapidité, d’efficacité dignes d’un professionnel mais peut-être pas d’un stagiaire de CAPA 1ère année.

Après avoir vécu cela pendant quinze jours, avec des maîtres de stage qui les considèrent très souvent comme des adultes, ils retournent « à l’école » comme tout adolescent de leur âge. A la Maison Familiale Rurale, ils retrouvent une « place » d’adolescent et tous les « codes » liés à l’adolescence (langage, phénomène de groupe, de leaders positifs ou négatifs, attitude d’écoute voire d’inactivité …). Ceci explique que maîtres de stage et formateurs ont parfois l’impression de ne pas connaître le même jeune.

L’alternance de « temps- action » et de « temps-réflexion »

La formation alternée impose également des « temps – action » où le jeune est sur le terrain professionnel, en confrontation directe avec la réalité du métier. Sur leur terrain de stage, les jeunes sont dans l’action, dans le toucher et la manipulation des choses : ils apprennent en faisant, en se trompant parfois en subissant les conséquences de leurs erreurs. L’erreur est donc dans ce cas positive et constructive car le jeune en tire lui-même des leçons et des savoirs.

La formation alternée est composée d’un autre temps : le « temps réflexion » où le jeune est dans une attitude beaucoup plus d’écoute et d’intellectualisation des savoirs. Cette étape est tout aussi importante car elle permet l’échange sur le vécu de stage, le passage à l’écrit de connaissances abordées avec le maître de stage ou pas pour les modules généraux. Jacques OZANAM explique l’intérêt fondamental de cette discontinuité d’activité :

« C’est la relation entre ces deux périodes qui est formatrice ; vivre sans avoir ces temps d’ordonnancement, de tri, de documentation et même d’acquisition, vivre sans que la curiosité éveillée ne reçoive de réponse, et par là même, posant d’autres questions ne s’aiguise, ne suffit pas, et encore plus à l’adolescence ».

Ce temps, que j’ai nommé « temps – réflexion » est souvent moins bien vécu que le « temps – action », notamment par rapport au changement de rythme qu’il impose.

Un champ d’action très large

Des notions communes

« Nous ne tenons jamais au présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé , pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient »

Blaise PASCAL

« Les êtres vivants (végétaux et animaux) reçoivent un certain nombre de signaux ou d’informations de l’environnement. Beaucoup de ces messages sont eux-mêmes rythmiques, car liés à la rotation de la Terre autour de son axe. Il en est ainsi de l’alternance jour-nuit, ou plus précisément, des signaux du début du jour (aube) et du début de la nuit (crépuscule). Pour la plupart des espèces animales et végétales, ces signaux de l’alternance lumière-obscurité constituent un « donneur de temps ». Les signaux qui synchronisent les rythmes de l’être humain sont de nature socio-écologique. Le synchroniseur prépondérant des rythmes circadiens de l’humain c’est « métro-boulot-dodo ». L’alternance veille-sommeil est un rythme circadien comme les autres : il persiste donc des conditions d’isolement et sa période naturelle, en l’absence de synchroniseur, est voisine de 25 heures. Ce n’est donc pas le rythme veille-sommeil (ou l’alternance activité-repos) qui crée les rythmes biologiques ».

Alain REINBERG

La dimension temporelle fait donc partie intégrante de chacun d’entre nous. De plus, chaque matin, la radio nous annonce le jour que nous sommes, l’heure qu’il est et la météo de la journée. Le temps c’est à la fois une histoire d’heure : de secondes qui s’échappent, mais aussi de météo : de ciel bleu ou de temps nuageux. Le temps c’est à la fois aussi notre passé, notre histoire de vie que nous pouvons retracer grâce à nos souvenirs et notre avenir que nous pouvons projeter grâce à notre imagination. C’est aussi ce que nous faisons dans le moment présent. Le temps peut enfin être une histoire de génération qui fait dire à nos aînés « Ce n’est plus de mon temps » ou encore « De mon temps … ».

Le temps est donc commun à chacun d’entre nous en ce sens qu’il rythme chacune de nos vies. Pourtant, chacun le ressent de façon très personnelle.

Mais aussi une dimension très individuelle

« Avoir du pouvoir, c’est contrôler le temps des autres et le sien propre »

Jacques ATTALI

La notion de temps est en effet une notion très personnelle : une séquence de cours par exemple de deux heures peut paraître très longue à un élève et très courte à un autre. C’est ce qui pourra lui faire dire « ça ne passe pas vite » sous-entendu le temps ne passe pas vite. Nous savons pourtant pertinemment que le temps s’écoule régulièrement, inexorablement. Pourtant le lendemain, le même élève pourra « ne pas avoir vu le cours passer ». Cet exemple met en évidence que nous ressentons la notion de temps différemment selon l’intérêt que nous portons à ce que nous sommes en train de vivre.

Je crois aussi que nous avons une perception très personnelle du temps du fait de notre histoire, de notre personnalité peut-être aussi de notre éducation. Ceci explique qu’au sein même d’une équipe de formateurs en Maison familiale Rurale nous n’ayons pas tous la même vision des choses concernant l’anticipation d’un temps fort, l’organisation d’une journée particulière, le vécu d’une journée « portes ouvertes » par exemple. Notre ressenti est lié à notre propre perception du temps. Au sein de chaque équipe, le compromis se trouve aisément si chacun sait faire preuve de tolérance et d’écoute envers ses collègues.

Le temps est une dimension omniprésente de la vie de chaque être vivant. Il renvoie aussi bien aux histoires de vie qu’aux projets d’avenir, aux saisons, aux générations, aux rythmes biologiques, aux recherches scientifiques ou à la conjugaison d’un verbe. Ce champ d’action très vaste, richesse qui a bien entendu attisé ma curiosité et mon envie de travailler sur ce thème, présentait un risque certain d’égarement. Pour cette raison, il m’a fallu pour cette étude être très précise dans l’élaboration de chacun des objectifs et sous objectifs que je visais pour les jeunes.
Accompagner le passage d’un temps à un autre

Pour accompagner les passages d’un temps à un autre, la première heure du lundi matin du retour à la MFR est consacrée à un temps d’« ACCUEIL». A la fin de la quinzaine, les jeunes vivent un temps de « BILAN ». Ces deux temps, spécifiques au fonctionnement des MFR sont composés eux-mêmes de deux temps : un temps administratif (ramassage de papiers, de conventions de stage, questions diverses) et un temps de parole, d’échange soit sur le vécu de stage soit sur la quinzaine de formation qui vient de s’écouler. J’accorde une importance particulière à faire se confronter les expériences et le ressenti de chacun car bien souvent, les jeunes se sentent isolés dans leur situation et ce temps d’échange leur permet de prendre conscience qu’ils vivent plus ou moins tous les mêmes difficultés et donc qu’ils ne sont pas moins capables que les autres. C’est également le seul temps où ils peuvent valoriser une attitude ou une action qu’ils ont menée pendant le stage.

S’approprier le temps

Il est essentiel, au final, de s’entendre sur ce qu’est l’appropriation. A mon sens, l’appropriation des différents temps passe par trois étapes déterminantes :

La connaissance du temps : il s’agit de la première étape qui passe par l’apport de notions théoriques. Qu’est-ce que le temps ? Comment se mesure-t-il ? Comment l’Homme a-t-il pris conscience du temps qui passe ?

La maîtrise du temps : c’est la deuxième étape de l’appropriation. Il s’agit de la capacité à élaborer des outils pour mieux gérer son temps, à prévoir à court terme des évènements et à les anticiper. Je l’aborde de façon concrète et pratique.

La « préhension » sur le temps : c’est la troisième et dernière étape de l’appropriation du temps. Il s’agit là d’une notion que j’appuie sur un versant d’ordre psychologique et philosophique. Je la définis comme étant la capacité pour un individu à se situer dans son temps, c’est à dire à prendre conscience de la place qui est la sienne dans un système organisé d’individus ascendants et descendants.

Nul doute selon moi que la maîtrise de l’alternance des temps, ou l’aide à la navigation dans les temps de l’alternance, est un enjeu majeur de nos écoles de demain. Je rejoins en cela les questionnements actuels de Jean-Pierre BOUTINET, Professeur émérite à l’UCO d’Angers.

 

Cet article a été co-écrit par mon épouse, Pascaline BERNARD, elle même monitrice en Maison Familiale Rurale, qui a basé son rapport pédagogique sur l’étude de l’appropriation du temps en MFR à travers l’organisation d’un voyage d’étude.

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