Ambition et fierté pour les jeunes : pourquoi pas ?

La fierté porte une connotation péjorative qu’il faut mettre de côté quand il s’agit de faire prendre conscience aux jeunes de leurs capacités, de les mettre en valeur lors de projets particuliers, ou tout simplement de porter un regard bienveillant sur un « travail bien fait ».

Il me semble en effet que la fierté est un sentiment que tout formateur devrait chercher à éveiller chez les jeunes, et quand lui même le ressent à l’égard du groupe qu’il conduit, il sait qu’il a atteint avec eux un objectif essentiel.

Pour l’atteindre, il faut être ambitieux dans la définition du projet que l’on souhaite mener. Encore un terme qui, vu du mauvais côté, peut créer la polémique. Pourtant, ce n’est pas tant la hauteur de l’objectif qui compte que le temps et le soin consacrés à la préparation du chemin pour l’atteindre.

Je vais donc vous présenter un de ces jours « au sommet », dans la vie d’un moniteur, durant lequel j’ai été fier de « mes » élèves, ainsi que la randonnée pédagogique qui nous a conduits tout là haut…

Un temps de l’alternance que de nombreux moniteurs en MFR savent bien mettre en oeuvre, dans le cadre de ce que certains appellent « la pédagogie de la rencontre ».

Mon objectif, cette année là, était de faire découvrir le théâtre aux jeunes de BEPA « Services Aux Personnes » de la MFR de Hadol. Je savais déjà en début d’année à quelle représentation je souhaitais les emmener : il s’agissait d’une pièce évoquant la vie et l’oeuvre de Diderot… Ce choix s’était basé tout d’abord sur mon souhait de sortir des sentiers battus en allant du côté du théâtre classique, ensuite sur le fait que cette représentation allait se dérouler à une distance raisonnable de la MFR à l’époque souhaitée (fin d’année scolaire), et enfin sur la mise en scène résolument moderne et provocatrice affichée pour cette pièce.

Une fois le projet annoncé et voté (l’adhésion des élèves est très importante), les jeunes se lancent à la découverte du théâtre, de ses codes particuliers, et de Denis Diderot. On découvre ensemble sa vie, son ami D’Alembert, son rêve d’Encyclopédie… Ma responsable pédagogique de l’époque, en visite dans la classe à ce moment là, me dit être très surprise de l’intérêt de ces jeunes, qu’elle avait pu mesurer, pour l’étude des textes de Diderot ! Je décide de « surfer » sur cet intérêt pour aller plus loin et leur faire plaisir (encore une notion qu’il ne faut surtout pas négliger dans nos pratiques).

 

Je contacte donc le metteur en scène de la pièce et je lui demande s’il accepterait de nous recevoir l’après-midi même de la représentation pour un échange. Il accepte sans hésiter me disant qu’il trouvait toujours enrichissant pour sa troupe de rencontrer la jeunesse. Il nous propose donc de nous recevoir avec quelques uns de ses acteurs, au théâtre même, quelques heures avant le spectacle.

L’annonce est faite aux jeunes, ils sont enthousiastes et quand même un peu impressionnés de l’attention que ces adultes vont leur accorder… Ils me demandent donc de préparer cet échange pour « ne pas se payer la honte ». Une liste de questions est donc élaborée, sur différents thèmes concernant le fond (Diderot et son oeuvre, le message de la pièce, le ton utilisé…) et la forme (les métiers du théâtre, la préparation d’un pièce, les appréhensions…).

Nous sommes fins prêts quand, la semaine précédant notre rencontre, je reçois un appel du metteur en scène : « un prof du lycée du coin a eu connaissance de votre projet et souhaite s’y associer, l’échange aura donc lieu dans sa classe, une Première Littéraire ». Après avoir raccroché, je ne peux m’empêcher de me demander si, cette fois-ci, la barre n’est pas trop haute pour mes jeunes… En classe, les réactions fusent et je crois qu’on peut résumer le feed-back général à : « ça craint, c’est mort, j’y vais pas !» 

Et pourtant nous y sommes allés, après avoir redoublé d’efforts dans notre préparation. J’ai notamment insisté sur l’importance de l’image que nous allions donner, non pas tant dans le contenu de ce qu’ils allaient dire, que dans leur attitude. J’essayai ainsi de faire naître chez eux un esprit de compétition, ils allaient se battre pour leur MFR, mais surtout pour leur propre image.

A l’entrée du Lycée, jusque devant la classe des « premières L », les membres de mon « commando » rasent les murs en grognant, à la façon du condamné se dirigeant vers l’échafaud. L’installation dans la classe et le contact avec ces « autres élèves » est glacial. J’avoue que le « prof » lui même, qui s’était pourtant si prestement imposé au sein de notre projet, nous ignore royalement…

L’espace d’une seconde, l’idée me vient de me lever et de crier aux jeunes :  « On s’en va ! Excusez-moi de vous avoir attirés dans ce guêpier ! ». Trop tard, le débat est lancé, la troupe de théâtre, après s’être présentée, donne la parole aux jeunes. Je sens des frémissements autour de moi, les jeunes de MFR s’accrochant fébrilement à leurs bouts de papier (la trame que nous avions préparée). Dans un silence pesant, un jeune de mon groupe se jette à l’eau (je me dis en moi même « Quel courage ! ») :

« Euh… Pourquoi vous avez choisi Diderot pour votre pièce ? ». Le ton est timide et hésitant. Les premiers ricanements des « Premières L » se font entendre… ça m’énerve. Le scénario s’installe : mes jeunes participent de plus en plus, s’imposent même, tandis que les « Premières L » se tassent dans leurs sièges (aucune question !) et au mieux papotent, ou au pire ricanent. Les jeunes de mon groupe entrainent l’adhésion de la troupe par leur authenticité, leur fraicheur de ton, et leur implication dans le débat. Ils gagnent en confiance et soignent leur image. Ils écument rapidement les questions préparées pour discuter de façon adulte avec nos intervenants. La séance est terminée, la troupe nous invite à venir les retrouver le soir même après la pièce pour poursuivre ces échanges, alors que les « Premières L » se pressent vers la sortie pour regagner au plus vite le self… Ce sera la même chose le soir, les jeunes discutant tard avec les acteurs du spectacle qu’ils venaient de recevoir : « C’était top !  Mais vous devez être crevés !?». Il a fallu du temps pour leur faire regagner le car qui allait nous ramener à la MFR. Dans ce même car, un peu plus tard, certains s’endormirent en souriant, fiers de l’image qu’ils venaient de donner, et de leur journée…

Courrier envoyé spontanément par une élève de la classe de BEPA à la troupe de théâtre

Souvent, j’évoque cette expérience réussie à un jeune qui, au cours d’une intervention, s’est permis par exemple de bailler de façon démonstrative. Je lui rappelle ainsi l’importance de l’image qu’il donne, de son image, mais également de l’effort collectif que cela représente.

Souvent aussi, des moniteurs reviennent de visites ou d’interventions rouges de colère :« Ils m’ont fichu la honte ! ». Il faut alors selon moi se poser la question du sens qui a été donné à ces actions . Ont-elles été parachutées ? N’ont-elles pas placé les jeunes en situation délicate par un manque d’anticipation et de préparation ? Repensons à ces malheureux élèves de « Première L » à qui on avait semble-t-il oublié de présenter le sens de l’intervention de cette troupe de théâtre et de notre présence dans leur classe…

Quelques année plus tard, à la MFR de Goven, j’ai mis en scène une pièce écrite en collaboration avec Fabienne BEC, monitrice également à Goven. Elle avait pour thème le Handicap, et était jouée par des jeunes de CAPA SMR. De la même façon, ces jeunes ont pu ressentir cette fierté d’être acteur et apprécié dans son travail. La pièce a en effet rencontré un certain succès, et a notamment été jouée à la demande des structures elles-mêmes, devant des publics atteints de handicap.

Je relance un projet similaire cette année, de nouveau avec les CAPA SMR, sur le thème de la discrimination, nous travaillons encore en ce moment sur le sens du projet, et l’écriture des textes, nous avons pris contact également avec un partenaire pour la mise en scène du spectacle (un artiste photographe intervenant à FACE), encore une occasion de mettre en scène les jeunes avec fierté…

Pour aller plus loin je vous conseille de lire Vygostki, pour appréhender ce qu’il appelle la « ZPD », la Zone Proximale de Développement à laquelle le formateur « médiateur » du développement, doit confronter un individu pour favoriser ses apprentissages, en le placant dans des conditions optimales de réussite. Cette ZPD ne doit cependant pas, selon moi, freiner l’ambition du formateur pour les apprenants.

«ce que l’enfant sait faire aujourd’hui en collaboration, il saura le faire tout seul demain». Vygostki

 

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