Ecrire ou l’art de l’acceptation…

Acceptons-le : les jeunes ont une réelle pratique de l’écriture

Il y a déjà quelques années, je décidai de me lancer dans l’animation d’un atelier d’écriture dans le cadre d’un cours de français en BEPA « Services Aux Personnes ». Il me semblait nécessaire avant de construire tout projet avec ces jeunes d’établir un état des lieux de leurs rapports aux écritures.

J’ai donc réalisé un questionnaire à l’intention des dix-sept jeunes filles de cette classe. Ce questionnaire, anonyme, a été renseigné par les élèves en juin 2000, il leur avait été présenté par mes soins comme utile à une enquête portant sur le thème de l’écriture.

Les résultats de cette enquête m’ont conforté dans mes idées, au-delà de mes espérances. En effet, il ressort que, contrairement à beaucoup d’idées reçues, les jeunes semblent lire et écrire massivement en dehors du contexte scolaire.

 

Ainsi  douze jeunes (sur dix-sept) déclarent aimer lire, seules deux « n’aiment pas lire ». Quinze lisent régulièrement des magazines dont douze tous les jours ! Douze encore lisent régulièrement un roman, dont dix tous les jours! Une majorité lit pour se détendre (dix jeunes), et quatre pour s’informer.

La plupart (treize) ont un genre littéraire préféré (le genre fantastiquearrive en tête, suivi des policiers, romans d’amour et biographies). Un indice pour moi quant à la teneur de mon futur projet…

Même constat au niveau de l’écriture, huit jeunes rédigent un « journal intime », dix composent souvent des poèmes, six ont déjà essayé d’écrire un roman ! Quatorze déclarent écrire le plus souvent chez elles ou en vacances, et pour seulement trois d’entre elles, c’est à l’école. Quinze écrivent régulièrement des cartes postales, douze affirment aimer écrire, dont six qui adorent!

Acceptons toutes les formes d’écritures

De plus, j’ai recueilli toute une série de formes d’écriture pratiquées régulièrement par mes élèves. Certaines sont bien connues (courrier électronique et forums de discussion Internet pour quinze d’entre elles), d’autres réponses sont plus originales : copies de recette de cuisine (deux), listes de courses (deux), copies de passages de romans ou de poèmes (trois), graffitis (une), petits mots en classe (trois).

Il semble donc qu’il existe chez elles une réelle pratique de l’écriture, massivement située hors du contexte scolaire. Mon constat corrobore les travaux de Marie-Claude PENLOUP, Maître de conférences en science du langage et de la communication à l’université de Rouen, qui démontre dans une enquête menée auprès de collégiens l’abondance de pratiques « scripturales » chez les jeunes1.

Je n’ai été que très peu surpris par l’attrait pour elles du réseau Internet qui, paradoxalement, peut être pour certaines un moyen de renouer avec l’écrit. Cette dernière pratique s’inscrit, il est vrai, dans le développement d’un véritable « cyber langage » s’éloignant quelque peu des règles d’expression traditionnelles, avec sa syntaxe et son vocabulaire particuliers (« smileys », « emoticons »…). Mais je considère alors déjà à cette époque (en 2000 !) que le réseau Internet peut constituer un atout de poids dans la motivation des jeunes.

Acceptons la part artistique de chaque écrit

Il est intéressant également de relever quels rapports elles entretiennent avec leurs écrits. Huit pensent avoir déjà écrit de façon « artistique », alors que dix déclarent composer des poèmes… ! De plus, treize n’aiment pas qu’on les lise (dont quatre qui en ont horreur !) Pourtant, elles reconnaissent en grande majorité (quinze) que l’écriture est un art. Toutes ont déjà été émues par un texte, dix par un seul mot ! Quinze aiment la poésie.

Il semble donc que beaucoup n’apprécient que moyennement la qualité de leurs productions, et soient loin en tout cas d’y voir un art, alors même qu’elles reconnaissent le pouvoir artistique d’un écrit.

D’autres questions visaient justement à mesurer quelles pouvaient être les sources de ces « déceptions » ou de ces blocages. Spontanément, huit pensent faire beaucoup de fautes d’orthographe, cinq avouent même en faire énormément. Pour quinze d’entre elles, la peur des fautes les bloque pour écrire ! La peur de se tromper de mot également, pour onze d’entre elles. Quinze déclarent d’ailleurs ne pas aimer faire des fautes, dont cinq qui en ont horreur. Quinze ont déjà ressenti l’angoisse de la page blanche.

Le blocage ne semble pas provenir de la graphie elle-même puisque, dans leur grande majorité, elles sont satisfaites de leur écriture (quinze), et douze déclarent ne pas avoir de problèmes particuliers pour la prise de notes en cours. Il semble donc que la faute d’orthographe soit vraiment le principal facteur limitant dans la production d’écrits elle-même, en jouant un rôle déterminant dans l’appréciation que les jeunes ont de leur propre écriture. Mais l’écriture est un art, elles en sont convaincues. L’envie et le goût d’écrire, s’ils ne sont pas déjà là, ne sont pas loin !

Les points-clés de la réussite de  notre atelier d’écriture

Le moteur de mon action devait donc être un projet motivant pour le groupe,  devant prendre en compte trois aspects principaux :

1- Amener les jeunes à écrire, écrire beaucoup ! Ceci devait être réalisé sans véritable contrainte, de façon à obtenir d’elles une « matière première » proche de celle qu’elles utilisent, naturellement et abondamment, dans la vie courante.

2- Mettre en avant l’esthétique : je considérais en effet que la meilleure façon de valoriser leurs productions était de les sensibiliser à la beauté des mots, de leursmots.

3- Accompagner et soutenir les jeunes dans le traitement des fautes d’orthographe, en privilégiant l’auto correction.

Acceptons-le : l’écriture est une partie de soi

L’apparition de l’écriture signifie pour les historiens la fin de la préhistoire, c’est une pratique profondément ancrée chez l’homme, depuis des millénaires. Intimement liée au besoin naturel de communication, l’écriture peut même parfois devenir vitale (personnes emprisonnées, otages…). Comme si à travers nos écrits « transpirait » notre existence même. On comprend mieux alors le niveau d’engagement personnel que peut représenter l’écriture chez les jeunes. Le regard porté sur leur production écrite, inévitable dans le cadre de la formation, peut retentir alors comme une véritable remise en question personnelle.

Jane Austen, écrivain (tirée du film)

« Comment amener ces jeunes filles à rédiger de manière plus correcte, sans stigmatiser la faute d’orthographe, mais en mettant en avant au contraire le côté plaisant, créatif et artistique de l’écriture ? »

Dans ce projet, la prise de conscience de cette représentation de l’écrit était essentielle, puisqu’elle devait conditionner la confiance et le niveau d’implication des jeunes, à travers par exemple un système de correction exempt de tout jugement de valeur ou de tout autre traumatisme. C’est à ce niveau également que se joue la notion commune de « dédramatisation » qui, bien entendu, constitue le principal ressort de motivation pour de nombreux projets menés auprès des jeunes.

 

Acceptons-les et chassons les fautes d’orthographe !

Comment considérer et traiter la « faute », d’orthographe ou de grammaire, dans un tel contexte ? Le mot lui-même a une connotation fortement négative. Mal maîtriser l’expression écrite, est-ce vraiment « commettre une faute » ou pire « être en faute » ? Non, bien entendu. Mon rôle de formateur me positionnait pourtant en garant de la bonne orthographe des mots et du respect des règles de grammaire. Mais, dans le respect de l’objectif général de mon projet, loin d’être un référent qui juge, mon rôle devait donc être plutôt de me poser en conseil disponible. Ma priorité était donc de susciter, d’attiser autant que possible ce besoin d’écrire correctement qui existait déjà chez elles.

Ceci serait rendu possible notamment par la mise en valeur systématique des productions, et leur présentation à un public.

A ce stade de ma réflexion, je savais déjà quel niveau de disponibilité ce mode d’intervention individuelle me demanderait auprès des jeunes. Mais le faible effectif de la classe, et le travail en petits groupes rendaient possible selon moi ce suivi. D’autre part, des temps de suivi individuel pouvaient être organisés pour mesurer l’avancée de chacune…

Cependant, intervenir auprès de la classe entière restait essentiel à mes yeux, et ce même en orthographe et en grammaire (domaines dans lesquels les besoins individuels étaient pourtant très disparates…). En effet, ce type d’intervention permet de maintenir le groupe soudé, par la dynamique qu’il entraîne. En traitant un sujet en commun, on permet par exemple à celle qui le maîtrise d’apporter des exemples, des éclairages particuliers qui facilitent la compréhension pour l’ensemble du groupe. Mon hypothèse était en fait que la dynamique créée par le projet retentirait positivement sur l’ensemble du module de Français, en rendant plus digestes notamment certains cours de grammaire… J’avais pu déjà mesurer également un autre type d’émulation, lors de séances d’auto-correction en petits groupes, durant lesquelles chacun « volait » littéralement au secours de son prochain ! Ainsi, il était également important d’aménager des moments durant lesquels serait rendu possible ce type d’entraide si précieux…

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